14 août 2016

"Je défonce le premier violeur que je rencontre", ou comment ce discours n'aidera jamais personne

Cet article est une traduction.
NdT : l'autrice de l'article a choisi de parler des viols d'hommes sur femmes, je genrerai donc mon article ainsi. Je m'excuse par avance pour les hommes victimes de viol qui liraient cet article.

Il y a peu, une amie à moi a partagé un article à propos des viols sur les campus universitaires. Dans les commentaires, un ami à elle, que je ne connaissais pas, a répondu "si je rencontrais un violeur, je l'amocherais tellement que je finirais en prison." Il n'est pas le seul à ressentir ce genre de choses.
Cela peut, à première vue, sonner comme quelque chose de positif, sinon violent. Il déteste en effet les viols au point de vouloir attaquer tous les violeurs qu'il rencontrerait. Alors pourquoi cela m'a-t-il retourné l'estomac ?
Pourquoi ai-je passé les quinze minutes suivantes à essayer de comprendre si, et comment, je pouvais le reprendre ? Pourquoi suis-je en train d'écrire cet article (je me suis dit que c'était une meilleure idée que de lancer une dispute avec un inconnu sur le mur d'une amie) ?
Même s'il avait de bonnes intentions, menacer d'attaquer les violeureuses fait souvent plus de mal que de bien. Cela n'empêche pas les viols, n'aide pas les survivant-e-s à guérir, et va de pair avec des idées fausses sur le viol et les violeureuses; avec ce genre de phrases, il est plus difficile d'empêcher et de dénoncer les agressions sexuelles.
Je me concentrerai ici sur les agressions commises par les hommes sur les femmes, notamment parce que je suspecte les hommes d'avoir ce scénario en tête quand ils disent "je défonce le premier violeur que je rencontre". N'oublions cependant pas que les personnes de tous genres et orientations peuvent être agresseureuses et victimes de violences sexuelles.
Si vous êtes du genre à penser ou à dire des choses de ce type, je vous remercie d'essayer de nous aider. Si vous voulez être un véritable allié, j'aimerais que vous veniez explorer avec moi les raisons montrant pourquoi cela n'est en réalité d'aucune utilité, et les choses que vous pouvez faire au lieu de dire ce genre de choses.

1- Vous avez déjà rencontré un violeur
Mon amie a dit à cet homme qu'il avait sans doute déjà rencontré un violeur. Ce à quoi il a répondu "Oui, et j'ai fini en prison."
D'accord. Dave a vécu une expérience qui appuie son discours. Cependant, j'aurais voulu dire ceci :
Tu as rencontré plus d'un violeur, Dave. Je peux presque te garantir qu'au moins une fois dans ta vie, tu as rencontré un violeur, et que tu lui as serré la main. Tu as ri à ses blagues. Tu as dit à d'autres personnes que c'était un mec bien.
Tu vois, j'ai connu quelques violeurs. Et chacun d'entre eux avaient des amis, un travail intéressant et une femme ou une copine adorable. Les gens dans leur entourage croyaient qu'ils étaient honnêtes, amusants et cool. Avant de découvrir qu'ils avaient agressé sexuellement quelqu'un (moi ou quelqu'un d'autre), je pensais aussi qu'ils étaient cool.
Les agresseurs sexuels ne sont pas des monstres qui sortent de l'ombre et se matérialisent quand ils sont prêts à attaquer. Ils ont des vies normales, et la plupart du temps, ce sont des gens charmants et aimables. La plupart des gens qui les rencontrent n'ont aucune façon de savoir ce qu'ils ont fait.
Il est impossible d'être sûr que quelqu'un n'est pas un violeur en se basant sur sa manière de parler ou sur les causes qu'il soutient. Beaucoup de gens font de beaux discours sur le féminisme et le consentement, et personne ne suspecterait qu'ils se fichent en réalité du consentement des personnes avec qui ils veulent avoir des rapports intimes.
Il existe un violeur en série particulièrement toxique qui utilise une plateforme pro-consentement et féministe, pour gagner la confiance de ses cibles. Et malheureusement, ce n'est pas chose rare.
Tout ça pour vous dire qu'on ignore qui est et qui n'est pas un violeur, tant qu'on ne connait pas très bien la vie personnelle de la personne (et parfois, même dans ces cas-là vous l'ignorerez). Dire "je défonce le premier violeur que je rencontre" renforce l'idée selon laquelle les violeurs sont facilement identifiables.
Pourquoi est-ce un problème ? Les survivantes ont de bonnes raisons d'avoir peur qu'on ne les croie pas. Nous devons accepter le fait qu'un mec génial, drôle et dont on est proche a autant de chances d'être un violeur que n'importe qui d'autre. Jusqu'à ce qu'on en arrive là, les survivantes ne se sentiront pas assez en sécurité pour raconter ce qui leur est arrivé; beaucoup de gens se mettront du côté du violeur et diront "lui ? Non, pas possible".
Il est difficile d'accepter que même les gens que nous pensons géniaux, sympa et incroyables peuvent être des violeurs. Mais ce n'est même pas le plus difficile à accepter quand on regarde la réalité des viols.

2- Les violeurs ne se perçoivent pas toujours comme ayant violé
Notre culture est anti-viol tant que nous parlons des étrangers qui sortent de l'ombre et attaquent la victime "parfaite". Mais dans les autres situations, notre culture ne souhaite pas donner la priorité au consentement sexuel.
Nous préférons avoir l'air doux plutôt que de demander à la personne, parce que nous avons peur de paraître bizarre, si elle est consentante. Nous préférons ne pas décevoir une personne excitée lors d'un rendez-vous prometteur. Ainsi, nous pensons que lors d'un rendez-vous, après certaines étapes de passées, une personne a le droit d'attendre du sexe de l'autre. Nous donnons la priorité à la politesse des femmes et à l'attention qu'elles portent aux hommes, au lieu de favoriser leur capacité à dire ce dont elles ont besoin et ce qu'elles veulent.
Ainsi, c'est terrifiant de voir à quel point il est facile de violer le consentement de quelqu'un et de croire que ce qu'on a fait était normal et bien.
Presque aucun violeur ne se perçoit comme tel. Mais dans une étude réalisée auprès d'étudiants en Université, 6% ont admis "avoir eu des rapports sexuels avec quelqu'un qui ne le voulait pas" en utilisant la force, la menace, ou des drogues. C'est la définition même du viol, même si les agresseurs n'ont pas utilisé ce terme.
Même les gens bien intentionnés qui ne sortent pas en ayant pour objectif d'avoir des rapports sexuels avec quelqu'un peuvent violer le consentement de quelqu'un. Dans notre culture, nous mentons beaucoup sur la signification réelle du consentement. Un silence ne veut pas dire oui. Une excitation visible - une érection, ou de la mouille vaginale par exemple - ne veut pas dire oui. Se trouver dans la chambre de quelqu'un tard dans la nuit ne veut pas dire oui.
Souvent, les gens prennent l'un de ces signes (entres autres) pour un oui et ne s'embêtent pas à chercher de meilleurs signes de consentement non-verbal. Cela peut fonctionner si l'autre est consentant.
Cependant, bien plus souvent qu'on ne voudrait le penser, ça ne fonctionne pas. L'autre personne rentre traumatisée chez elle parce que son consentement a été violé.
Peu importe ce qui s'est passé dans la tête du violeur; voilà l'affreuse vérité. Peu importe s'il savait qu'il violait le consentement de quelqu'un, ou s'il était concentré sur son propre désir au point de ne pas avoir vraiment vérifié si la personne était consentante. 
Elle peut être blessée dans les deux cas.
Et cela nous concerne tous.
La plupart des personnes activement sexuelles ont, à un moment ou à un autre, eut des rapports sexuels sans vérifier qu'iels avaient le consentement de leur partenaire. Peut-être que la chance nous a permis de ne blesser personne jusque là, comme si nous avions conduit en état d'ébriété sans dommages; cela ne signifie pas que c'est une attitude responsable que de continuer à le faire.
Percevoir les violeurs comme des monstres horribles, c'est rendre plus difficile la réflexion sur nos propres pratiques du consentement. Pour réduire réellement le nombre de viols, il faut changer notre culture et nous avec, afin qu'il soit normal de favoriser le consentement par rapport à tout le reste dans les situations sexuelles.

3- Les menaces n'aident pas les survivantes

Parfois, j'aime entendre mes amis proches me dire à quel point ils veulent blesser mon violeur. Parce que je les connais et que je leur fais confiance, cela peut me réconforter. Et de temps à autre, leur colère crée un endroit sécurisé où je peux exprimer la mienne. Cependant, ce sont des hommes que je connais très bien, et je suis sûre que si je leur dis "eh, ta colère ne m'aide pas du tout", ils s'arrêteront et me demanderont ce dont j'ai besoin à la place.
Quand les mêmes menaces proviennent de quelqu'un dont je ne suis pas aussi proche, ça ne me réconforte pas du tout.
En tant que victime de violence masculine, en entendre encore plus me fait peur, quand bien même c'est pour prendre ma défense.
Je ne dis pas qu'on ne peut jamais en venir aux mains pour défendre quelqu'un. Mais attaquer un violeur ne retirera pas ce qu'il m'a fait. Et je ne me sens pas très bien à l'idée de savoir qu'un homme proche de moi est d'accord à l'idée d'agresser quelqu'un pour se venger ou parce qu'il est en colère.
Parfois, j'ai même l'impression que mon corps et ma souffrance sont utilisé-e-s comme une excuse de la part des hommes pour déchaîner leur colère sur quelqu'un d'autre. Et la dernière chose dont j'ai besoin, en tant que survivante, c'est de quelqu'un qui m'utilise pour ses propres besoins. Si vous dites que vous faites quelque chose "en mon honneur", il va falloir que vous me demandiez mon avis pour être sûr que cela me fait me sentir honorée.
Je ne parlerai pas des hommes blancs qui utilisent ce "en son honneur" comme excuse pour perpétrer des violences racistes. Ne faites pas ça. Pitié.
La plupart des survivantes n'ont pas besoin de violence supplémentaire; vous ne les aiderez pas de la sorte.
Que pouvez-vous faire à la place ? Chaque survivante a ses propres besoins, et la meilleure manière d'aider est de demander. Cependant, la plupart d'entre elles ont besoin d'au moins trois choses :
  • qu'on leur fasse confiance
  • qu'on leur donne un espace social sécurisé où l'agresseur ne sera pas présent ou dont on ne parlera pas
  • qu'on leur laisse de l'autonomie et qu'on les respecte le temps qu'elles trouvent comment guérir
Oui, c'est moins séduisant et rocambolesque que de mettre une droite à quelqu'un. Ce n'est pas pour autant plus facile, cela dit.
Cela demande beaucoup de courage de dire "ce mec ne sera plus invité chez moi, il a agressé mon amie". Dès que vous vous mettez du côté d'une survivante, vous vous retrouvez au milieu des tirs croisés de mensonges, gaslighting et mépris qu'on reçoit au quotidien.
Si vous voulez vraiment vous montrer fort pour les femmes et vous battre pour nous, c'est ce qu'il faut faire. Voilà les héros dont nous avons besoin : des hommes de notre côté, qui nous feront confiance, et qui accepteront les conséquences sociales qui viennent avec.
Quand j'ai commencé à dire aux gens qu'on m'avait violée, j'avais peur qu'on me remette en question et qu'on ne me croie pas, parce que ce n'était pas le "bon type" de viol. J'avais peur qu'ils croient la version des faits de mon violeur et qu'ils me disent que j'en faisais tout un plat, que j'avais juste besoin d'attention ou de me venger.
J'avais en particulier peur que mes amis masculins fassent cela, à cause de tout ce que j'ai mentionné plus haut. Ils le connaissaient. C'était un mec normal, pas un genre de monstre dans l'ombre.
Cela m'a fait beaucoup de bien que les hommes dans ma vie me croient, m'offrent leur soutien, et arrêtent de l'inviter aux fêtes où j'étais invitée. Cela m'a aidée à commencer à croire que je méritais d'être traitée avec respect et dignité, ce qui m'a aidée sur le chemin de la guérison.
    Dans le combat contre les viols et les agressions sexuelles, nous avons besoin d'alliés masculins. Vous représentez une partie importante de la population, et vous avez plus de pouvoir social que nous. Certains hommes vous écouteront, alors qu'ils n'écouteront pas les femmes. Nous avons besoin de vous parce qu'il y a aussi des hommes qui subissent des agressions sexuelles, et que le viol n'est pas un problème spécifiquement féminin.
    J'essaie moi-même d'être une alliée fiable pour plusieurs groupes : les racisé-e-s, les non-valides, et les personnes transgenres, entres autres. Quand je veux aider ces groupes, je dois écouter ce qu'ils disent les aider, et pas juste faire ce que bon me semble.
    J'ai besoin que mes alliés masculins fassent la même chose. Écouter ce que j'ai (et les autres survivantes) à dire pourra vraiment aider à lutter contre les viols et les agressions sexuelles.
    Les hommes dans ma vie ont agi ainsi, et je leur en suis très reconnaissante. Ils promeuvent un consentement éclairé quand ils parlent de leurs relations sexuelles, en particulier avec d'autres hommes. Ils continuent d'examiner leurs propres pratiques du consentement. Ils écoutent ce que les survivantes d'agressions sexuelles dans leur entourage ont à dire.
    Ce ne sont pas des menaces de violences à l'encontre de mon violeur qui me font me sentir en sécurité, mais la manière dont ont agi ces hommes dans ma vie.

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