27 juin 2016

Pourquoi la justice punitive ne fonctionne pas & trois alternatives aux prisons

Cet article est une traduction.

Comme la plupart des gens, j'ai grandi en croyant que les prisons garantissaient la sécurité.
Selon la majorité des séries policières qui étaient diffusées partout quand j'étais gamine, seuls les méchant-e-s allaient en prison. Les gentil-le-s détectives arrêtaient les violent-e-s criminel-le-s. Iels les faisaient enfermer parfois pour quelques années, parfois à perpétuité.
Le message était clair : les criminel-le-s ne pouvaient s'en prendre qu'à elleux-mêmes. Iels avaient mérité de se faire enfermer. Les murs des prisons nous protégeaient, nous les gentil-le-s, les gens honnêtes, respectueux de la loi, d'eux.
Cela dit, en grandissant, j'ai compris à quel point ces séries télé avaient tort.
Tout ce dont j'étais témoin dans mon quartier, tout ce que mes proches me disaient, tous les travaux militants que je lisais ne correspondaient pas à ce qu'on m'avait toujours appris de la justice punitive.
L'histoire est beaucoup complexe qu'un simple récit opposant les gentil-le-s flics aux très méchant-e-s criminel-le-s.

Qu'est-ce que la justice punitive, et pourquoi est-ce oppressif ?
Les prisons font partie d'un système judiciaire plus large appelé punitif (ou rétributif). Dans ce système, les personnes qui enfreignent la loi sont punies.
La punition est censée être proportionnelle au délit et est censée atteindre deux objectifs : réhabiliter cellui qui a enfreint la loi, et empêcher les autres de commettre le même délit. Sur le papier, cela semble plutôt simple et juste.
Dans la réalité, le système judiciaire aux Etats-Unis est loin d'être simple ou juste.
Notre système judiciaire punitif est par essence négrophobe, raciste et classiste.
Tout au long de leur histoire, les Etats-Unis ont utilisé les prisons et la police en tant qu'outils de la suprématie blanche. La série de tweets de Michelle Alexander, intitulée The New Jim Crow, entre autres, explique en détails comment notre prétendu système judiciaire attaque de manière disproportionnée les personnes noires.
Peu de choses ont changé depuis que ces choses ont été créées. Aujourd'hui, le système judiciaire dépend beaucoup des stéréotypes qu'on nous a conditionné-e-s à voir comme des vérités pendant des générations. Ces stéréotypes, quand ils sont intériorisés, sont appelés des "biais implicites".
Les biais implicites nuisent aux personnes marginalisées car celles-ci sont perçues comme étant dangereuses par essence, qu'elles aient ou non commis un crime; leur simple existence les rend coupables.
Cela signifie que les noir-e-s, les américain-e-s natifs, les latinxs, les personnes lgbtqiaap+ et les pauvres (sachant que la plupart de ces personnes ont plusieurs de ces identités), sont surreprésenté-e-s dans notre système judiciaire punitif.
Comme ces populations sont automatiquement perçues comme criminelles, les autorités policières peuvent leur faire ce qu'elles veulent, sans aucune conséquence. Ainsi, les taux de violence, de viols, et d'abus policiers à l'encontre des racisé-e-s sont extrêmement hauts.
C'est en particulier vrai pour les gens plus profondément marginalisés dans ces communautés. Par exemple, 58% des tirs fatals de la police impliquent des personnes ayant un trouble mental. Cela signifie que que la mort de Tanisha Anderson, une femme noire souffrant de schizophrénie tuée par la police, n'est pas un cas isolé.
C'est, malheureusement, une chose beaucoup trop ordinaire.
Cela ne s'arrête pas là : les peines sont beaucoup trop lourdes, en particulier pour les délits non-violents, comme les infractions en lien avec la drogue. A l'inverse, les personnes riches et blanches sont souvent protégées ou ont des peines plus légères pour leurs délits.
Jaime Arellano et Ethan Couch, deux jeunes Texan, ont tous deux tué des gens alors qu'ils conduisaient en état d'ébriété. Ils ont été accusés du même crime. Si Jamie Arellano a pris une peine d'adulte et a passé 20 ans en prison, Ethan Couch, lui, a été pris en charge par la justice des mineur-e-s et n'a été condamné qu'à dix ans de liberté conditionnelle et deux ans de prison.
La justice punitive ne traite pas tout le monde sur un pied d'égalité.
C'est souvent parce que la justice punitive cherche simplement à punir les gens pour leurs délits, sans chercher plus loin.
Ce genre de système ne cherche pas à comprendre comment l'oppression et la violence systémiques peuvent pousser quelqu'un à enfreindre la loi. Il ne permet pas non plus de voir que des lois ont été créées pour s'attaquer à certaines personnes.
Beaucoup de femmes, en particulier les femmes noires queer et trans, sont punies simplement parce qu'elles se protègent. Ce sont souvent des femmes qui se protègent de partenaires abusifs. Dans les prisons de New York à elles toutes seules, 67% des femmes qui ont été incarcérées parce qu'elles avaient tué un-e partenaire avaient été maltraitées par cette personne.
Notre justice punitive n'est pas seulement raciste, classiste et homophobe. Ce système ne fait même pas ce qu'il est censé faire.
Aller en prison ne permet aucune réinsertion. Rien ne prouve que l'incarcération empêche la criminalité.
Beaucoup de personnes marginalisées continuent à subir des traumatismes quand elles vont en prison. L'Union américaine pour les libertés civiles (NdT : le lien ne fonctionne plus) a écrit un très long article expliquant comment les droits humains sont régulièrement enfreints dans les prisons. Le manque de ressources médicales, l'isolement, les politiques de "rapportage" et les viols sont autant de maltraitances bien trop fréquentes dans ce système. La révolte de la prison d'Attica de 1971 est l'un des exemples les plus connus de prisonnier-ère-s protestant contre ces maltraitances.
En bref : la justice punitive des Etats-Unis est intrinsèquement violente et ne fonctionne absolument pas. La déclaration de Résistance Critique d'INCITE ! remet tout ceci en cause.


N'y a-t-il pas des gens qui méritent d'être punis ?
Je sais ce à quoi vous pensez : C'est très bien, tout ça, mais tous les prisonniers n'ont pas été incarcérés à cause du racisme. Il y a des vrais tueurs en série et des violeurs derrière les barreaux. Et ils méritent d'y rester à vie.
Honnêtement, je pense que je n'aurai jamais fini de me battre avec ces questions.
Pendant que je me relisais, j'expliquais à mon frère pourquoi je croyais à l'abolition des prisons, et qu'il y avait certainement de meilleurs moyens d'appliquer la justice. Je lui ai aussi confié qu'au fond de moi, je pensais qu'il y avait des gens qui méritaient d'être enfermés, loin du monde.
"Je suis d'accord, m'a-t-il répondu. Je sais que ce système est raciste et je pense aussi que les programmes dont tu parles sont géniaux. Ils fonctionnent pour 95% des gens. Tu sais, les gens qui ont juste fait une erreur et qui se sont tournés vers des gangs et tout car ils n'avaient pas d'autre choix. Je comprends. Mais pour les autres... Iels devraient rester loin de nous. Comme les agresseureuses d'enfants. Quand on fait du mal à des enfants, on mérite de se faire enfermer". Quand je l'ai regardé, j'ai su qu'il pensait à notre père.
Plus de vingt ans de maltraitances me l'ont appris : je ne crois pas à sa rédemption. Je veux le voir payer pour ce qu'il a fait. 
Cela fait-il de moi une hypocrite ? Je ne pense pas. Peut-être.  
Walidah Imararisha, dans son livre Angels with Dirty Faces, se bat elle aussi avec ce problème. Elle relie ces questions à ses propres expériences de survivante d'agressions sexuelles, et se pose la question suivante : "Comment celleux d'entre nous qui sont marginalisé-e-s gèrent-iels l'équilibre entre le désir d'être en sécurité, respecté, et la croyance en des systèmes sans police, sans prisons, et qui ne détruisent pas celleux qui nous font fait du mal ?"
C'est une question d'actualité, sans réponse définie. Je ne connais pas toutes les réponses.
Je pense simplement que nous devons être ouverts aux alternatives.
Nous savons que le système actuel ne fonctionne pas. Ce n'est pas qu'il est brisé; il n'a jamais été conçu pour soigner vraiment, ou pour rendre justice.
Il a été conçu pour tou-te-s nous déshumaniser, et je pense qu'il y a de meilleures solutions.
Je ne veux surtout pas dire aux survivant-e-s de violences comment iels doivent percevoir leur-s agresseureuses, ou leur parler de pardon. Il s'agit plutôt de voir comment nous pouvons changer radicalement notre société, nos communautés, et nos propres comportements vis-à-vis de la violence et de la justice.
Comme Walidah l'explique, "nous devons croire que la transformation est possible, ou notre processus de responsabilité et nos visions plus globales d'un nouveau monde seront fichu-e-s avant même qu'iels ne commencent."

La justice transformative : une alternative remarquable
Comme pour tout le reste, rien ne changera tant que nous ne nous attaquerons pas aux racines de ce problème, qu'on peut résumer en trois points : l'oppressivité, la violence, et le manque de soins.
La justice transformative s'y attaque, car elle "cherche à fournir aux victimes de violences une sécurité immédiate, des soins, et une répération à long terme, tout en tenant pour responsables les coupables au sein, et auprès de leurs communautés."
Cette définition nous vient de l'association Generation FIVE, qui a construit ce modèle en se basant sur les abus sexuels pédophiles.
La justice transformative permet de répondre aux violences en se concentrant à la fois sur l'individu et sur la communauté.
Elle permet aux survivant-e-s de garder le contrôle et de guérir, tout en responsabilisant les coupables et la communauté. Cela signifie que c'est un changement qui agit sur les comportements individuels, mais aussi sur les conditions qui ont pu entraîner de telles violences.
La justice transformative fonctionne parce qu'elle garde toujours l'individu au centre. Quand nous causons de la souffrance, nous devons examiner nos propres "vérités". Nous devons examiner ce qu'on nous a toujours enseigné, ce qui n'est jamais dit, et la manière dont nous interagissons les un-e-s avec les autres. 
Nous devons tenir notre communauté entière pour responsable quand quelqu'un est blessé.
La justice transformative est essentielle parce qu'un village n'est vraiment pas de trop pour éduquer un enfant. Comme Maya Schenwar l'indique dans Locked Down, Locked Out, le soutien de la communauté est vital dans la justice transformative.

Pour qu'une alternative à ce système puisse fonctionner, il faut examiner le monde à travers un modèle de justive transformative.

Il existe des alternatives à la justice punitive
Notre pays peut-il vraiment fonctionner sans prisons ?
Un très grand nombre d'organisations et de personnes sont en train de travailler pour nous le prouver. Certain-e-s, au sein du système punitif, cherchent des fonds pour des programmes alternatifs, ou la supervision de la police par la communauté (NdT : le lien ne fonctionne plus); d'autres cherchent des alternatives à la police contrôlées par les communautés (NdT : le lien ne fonctionne plus) ou souhaitent l'abolition totale des prisons.
Il n'y a pas qu'une seule solution pour s'éloigner du modèle "crime et punition", au contraire : il existe plusieurs systèmes vers lesquels nous pouvons nous diriger.
Pour citer Angela Davis dans Are Prisons Obsolete ?, "plutôt que d'essayer d'imaginer une seule alternative au système d'incarcération existant, nous devrions concevoir un éventail d'alternatives, qui nécessiteront des transformations radicales de plusieurs aspects de la société".
Vous trouverez justement ci-dessous trois alternatives à la justice punitive.

1. Des politiques de décriminalisation tournées vers la guérison
Voici ce que je sais : quand je regarde mon quartier, je vois beaucoup de personnes considérées comme criminelles. Je vois beaucoup d'activités jugées illégales.
Voici ce que je comprends : quand je regarde mon quartier, je vois beaucoup de personnes qui essaient simplement de vivre. Je vois beaucoup d'activités exercées pour survivre ou pour s'amuser. Je vois des communautés. 
L'Etat, lui, voit des gens qui le défient activement. La police, elle, voit des gens qui lui désobéissent. C'est pourquoi la décriminalisation des activités qui visent en majorité les personnes marginalisées (comme le travail du sexe, les délits relatifs aux drogues, les crimes de "fenêtres cassées") est très importante.
Décriminaliser pourrait permettre d'aider à réduire les stigmas et la violence contre les membres de nos communautés. Cela pourrait nous aider à examiner certains des préjudices que nous avons interiorisés.
Cela nous aiderait aussi à créer de nouvelles politiques centrées sur la guérison.
Nous devons réfléchir aux environnements et aux situations qui entraînent les délits, plutôt que de percevoir ces derniers comme étant fondamentalement mauvais. Nous devons mettre en oeuvre des programmes et des politiques de soutien autour des personnes, au lieu de "maintenir l'ordre".
Quand on se concentre sur la raison pour laquelle quelqu'un a senti qu'il devait commettre un délit, au lieu de vouloir à tout prix lea punir, on peut plus aisément envisager les choses sous un angle empathique.
Les politiques axées sur le soin s'intéressent à l'individu et aux communautés. Elles se concentrent sur l'ensemble de l'histoire.
Par exemple, pourquoi faudrait-il punir une personne qui vole dans une épicerie parce qu'elle vit dans la pauvreté et qu'elle doit nourrir sa famille ? Pourquoi ne pas essayer de voir comment les choses pourraient changer afin que personne n'ait à voler de nourriture ?


2. Des systèmes judiciaires contrôlés par les communautés
Dès que je vois des flics faire le guet devant ma station de train, je suis stressée. Quand je les vois faire leur patrouille autour de mon immeuble, je garde la tête baissée et j'essaie de me faire toute petite.
Je sais que je ne suis pas la seule. Les joueureuses de domino, les fumeureuses de narguilé et les musicien-ne-s du quartier sont introuvables quand les flics approchent.
C'est comme si toute vitalité était aspirée hors du quartier.
La plupart des officier-ère-s de police patrouillent dans des quartiers dans lesquels iels ne vivent même pas. Au lieu d'appréhender les cultures spécifiques des quartiers dans lesquels iels patrouillent, iels viennent en tant que faiseureuses de discipline.
C'est la raison pour laquelle les racisé-e-s ayant un faible revenu sont tant brutalisé-e-s par la police : il n'y a ni entraînement à la sensibilité culturelle, ni compréhension de l'environnement ou de l'histoire, mais des biais contre les quartiers et les gens.
Leur réponse se limite à un simple "vous enfreignez la loi", face à ce qu'iels pensent être des méfaits.
Une justice contrôlée par la communauté agirait différemment. Tandis que nous avons tou-te-s nos propres préjudices en tête (en particulier la discrimination intériorisée, comme la misogynie ou le colorisme), les communautés devraient s'occuper d'elles-mêmes.
En utilisant les idées de la justice transformative avec des systèmes contrôlés par les communautés, nous pourrions décider nous-même quels comportements sont nuisibles (ou criminels).
Nous pourrions ainsi créer des systèmes où tou-te-s les membres d'un quartier seraient responsables des autres. Cela permettrait aussi de souligner les problèmes spécifiques de chaque communauté, et d'affirmer de nouvelles valeurs qui seraient révolutionnaires pour tout le monde.

3. Les programmes de justice réparatrice
Si vous travaillez dans une école ou avec des jeunes gens, vous avez probablement entendu parler de justice réparatrice.
Les programmes de justice réparatrice ont pour objectif de réparer les relations entre coupables et victimes. On peut ainsi traiter le mal qui a été fait et voir de quelle façon toutes les personnes impliquées peuvent travailler ensemble. Les victimes ont la parole dans le processus judiciaire, et comprennent pourquoi on leur a fait du mal.
Souvent, ces programmes incluent des exercices de médiation et des cercles de guérison. Beaucoup d'écoles, à travers le pays, les utilisent à la place de la justice punitive. Ainsi, nous savons qu'ils peuvent fonctionnent à merveille.
Plutôt que d'envoyer les élèves en retenue, de les renvoyer temporairement ou définitivement, les professeur-e-s et les responsables travaillent avec les élèves afin de comprendre la racine du problème. De cette façon, iels examinent la raison pour laquelle un-e- élève a enfreint les règles, lea tiennent responsable pour ses actions, et mettent en avant la communication au sein de la communauté scolaire.
Ces programmes mettent au centre les besoins et les expériences des élèves en tant que personnes sociales et sensibles, au lieu de les percevoir comme de simples fauteureuses de troubles.
Des études montrent que les élèves des écoles qui appliquent des programmes de justice réparatrice, au lieu du système punitif, s'engagent plus dans leur communauté, ont de meilleures notes, et résolvent leurs conflits de manière non-violente.
Nous devons nous demander comment ces programmes pourraient fonctionner à plus grande échelle. S'ils fonctionnent dans les écoles, pourquoi pas dans des quartiers entiers ?
La justice réparatrice peut être douloureuse pour les victimes de violences. Elle ne fonctionnera pas non plus si l'agresseureuse n'est pas ouvert-e ou ne veut pas changer. Cependant, couplée avec les enseignements de la justice transformative, elle pourrait marcher à merveille.
Nous pourrions ainsi être tou-te-s responsables et réceptif-ve-s à ce qui se passe, sans traumatiser à nouveau les survivant-e-s.

Conclusion
Lors de la table ronde Police + Prisons Don't Keep Us Safe - We Keep Each Other Safe, CeCe McDonald a dit ceci : "Les prisons n'aident pas, les flics n'aident pas, rien de tout ça n'aide vraiment nos communautés... Quand nous comprendrons comment utiliser nos ressources et nos outils pour nous développer et développer nos communautés, ce sera alors ce qui assurera notre sécurité. Nous nous occupons d'assurer notre propre sécurité, vous voyez ce que je veux dire ?"
Et, en bref, c'est ce que je dis aussi.
C'est vrai, le changement transformatif ne sera pas simple. Il y a toujours des différences entre ce que nous théorisons et ce qui se passe dans la vraie vie. Comme Kiyomi Fujikawa l'a dit dans la conférence Color of Violence de 2015 d'INCITE, "nous faisons du tort aux survivant-e-s" en prétendant que nous ne souffrirons jamais et que tout ira toujours bien.
Mais cela ne veut pas dire que nous ne devons pas changer les choses.
La juste punitive ne s'intéresse à personne. Nous ne pouvons pas laisser cela continuer.
Nous devons repenser ce que la justice peut être. Nous devons commencer à nous envisager sous un angle de guérison et de soin.

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