24 juin 2015

Grossophobies

 Mis à jour le 01.07.2015 

Introduction

Sur mes intentions précédant la rédaction de cet article
La grossophobie est une oppression grave, présente au quotidien, sous différentes formes. Il existe très peu de ressources en français sur cette question, et pourtant notre société n'en est pas exempte. On peut lire quelques témoignages ça et là, et une excellente page facebook a été créée à cet effet (x), mais il n'y a pas eu grand chose de plus. J'ai donc eu envie d'écrire sur cette question, suite à la lecture de cet article (x).
On m'a reproché, à juste titre, d'avoir écrit à la place des concerné.es. C'est vrai que ma démarche peut sembler maladroite, et je m'en excuse. A la base, je souhaitais écrire sur la question de la grossophobie intériorisée du point de vue d'une mince, mais il m'est vite apparu que je souhaitais également parler de la grossophobie d'un point de vue plus général, d'abord pour introduire la question, car parler de grossophobie intériorisée sans aborder le reste me semblait un peu délicat, ensuite car cette oppression manque clairement de visibilité.
Sur la question des termes 
C'est un sujet qui fait débat chez les concerné.es elleux-mêmes. Pour certain.es, il faut revendiquer l'emploi du terme "gros.se", car c'est juste un terme pour caractériser un état, rien de plus, et qu'il permet de "dédramatiser la grosseur en elle-même" (je cite). Mais pour certain.es, l'emploi du terme "gros.se" est trop porteur de connotations négatives, et il est très violent à lire, surtout de la part d'une personne mince. En effet, cela peut être perçu comme une réappropriation de la lutte des "gros.ses" qui veulent faire changer le contexte autour de ce mot en quelque chose de positif. Iels préféreraient des termes comme "rond.e", "personne avec un surpoids", "fatty", encore que dans la bouche d'un.e non-concerné.e, cela peut passer pour une insulte, une façon de contourner le fait que la personne est concernée par un surpoids, d'être gêné.e par rapport à ça... Une amie concernée m'a suggéré l'emploi de "personne avec un surpoids". C'est une remarque intéressante, car on dit souvent qu'une personne est en surpoids, comme si c'était la seule chose qui la définissait. L'emploi du verbe avoir permet bien de dire que c'est l'une des caractéristiques de la personne, mais qu'elle ne se résume pas à cela.
Ainsi, je n'emploierai le terme "gros.se" que lorsque je fais s'exprimer les stéréotypes de la société. Le reste du temps, je parlerai de concerné.es (par la grossophobie). Je m'exprimerai également, le plus possible, du point de vue d'une privilégiée, plutôt qu'à la place des concerné.es. Et si vous êtes minces, il faut avant toute chose que vous soyez conscients de vos privilèges. C'est SUPER important.

Coffeegirl, Melz Melz (x)

Les mythes sur les gros & les actes individuels, ou la grossophobie banalisée

Les gros sont faignants, ils pourraient faire un effort. S'ils sont gros, c'est de leur faute, ils mangent trop. Ils sont en mauvaise santé. Ils sont moches. Quand même, elle a un beau visage c'est dommage. Hahaha, trop drôle cette image de gros ! Ces phrases, je les ai entendues je ne sais combien de fois. Ces phrases, je les ai dites je ne sais combien de fois. On assiste dans notre société à une espèce de haine diffuse envers les gros.ses. On a le droit de dire absolument tout ce qu'on veut, en totale impunité, et c'est même considéré comme cool : les gros.ses, ça fait rire. Les gros.ses, ils n'ont pas de sentiments, on préfère ne pas y penser. Et nous, les minces, jamais on n'aura à subir tout ça. Tout ce que vous n'avez pas à subir, en tant que minces, ce sont des privilèges. Rappelez-en vous bien la prochaine fois que vous jugerez un.e concerné.e à la va-vite.

"Les gros.ses ne font aucun effort, ils mangent trop, ils ne font pas assez d'exercice, c'est de leur faute s'ils sont gros.ses."
Regardez autour de vous. On connait tou.tes des gens qui mangent beaucoup et/ou mal, qui ne font aucun exercice, et qui restent minces en toutes circonstances. On connait beaucoup de concerné.es qui essaient de perdre du poids coûte que coûte, en faisant de l'exercice, en mangeant sainement, mais cela ne marche pas forcément. Poids et alimentation, ou poids et exercice ne sont pas forcément liés. La science a encore beaucoup de découvertes à faire sur la question, mais on sait que le stress peut faire grossir. Le psychologique joue beaucoup aussi : si l'on vous met au régime dès votre plus jeune âge (la mère d'une amie l'a mise au régime dès ses 5-6 ans), ou si l'on vous parle sans cesse de votre corps, de votre poids, il y a de fortes chances pour que cela vous fasse prendre du poids. Et dans cet article (x), on apprend qu'une femme a grossi suite à une bactériothérapie fécale (x), et ce sans doute parce que son donneur était obèse.
Quand on voit un.e concerné.e, on a souvent pour réflexe de se dire "ohlala quand même quel laisser aller". Sauf qu'on ignore tout de pourquoi cette personne est concernée. Cette personne souffre peut-être de troubles du comportement alimentaire (x). On ne peut pas faire le lien direct entre "laisser aller", "trop manger" ou "pas assez faire de sport" et "gros.se". Personne ne peut se permettre de juger un.e concerné.e. Qu'iel aille au mac do, qu'iel mange une salade, qu'iel fasse du sport ou non; on ne connait pas le passé, la vie, les difficultés de la personne. Enfin, la science a encore beaucoup de progrès à faire sur cette question, ce qui devrait nous empêcher d'autant plus de porter un regard culpabilisant et jugeant sur les concerné.es


"Être gros, c'est être en mauvaise santé."
Un.e concerné.e peut, comme tout le monde, être en mauvaise santé. Une amie m'a signalé des études récentes (malheureusement, nous n'avons pas pu retrouver les liens) qui prouveraient que l'obésité est en fait un problème de mauvaise élimination des graisses, ce qui expliquerait pourquoi la majorité des obèses sont gros.ses. Mais il peut aussi y avoir des obèses minces voire maigres, qui se priveraient donc énormément.
Les concerné.es ne sont pas forcément en mauvaise santé à cause de leur poids, mais ils peuvent l'être à cause de la négligence des docteurs, qui reprennent allègrement le stéréotype précédent. Quand un.e patient.e vient se plaindre d'un souci de santé chez le docteur.e, cellui-ci, en général se contentera de lui répondre qu'iel est trop gros.se et qu'iel devrait faire du sport ou faire attention à son alimentation, sans chercher plus loin. Lea docteur.e ne va pas faire d'analyses très poussées, iel ne va pas chercher à savoir de quoi souffre précisément son/sa patient.e. On peut ainsi se retrouver avec des concerné.es qui ont de sérieux problèmes de santé, mais qui ne le savent pas, juste à cause d'un affreux stéréotype : les gros.ses sont en mauvaise santé parce qu'iels sont gros.ses.
L'argument de la santé fait plus de mal que de bien. Les opérations pour maigrir peuvent avoir des effets secondaires : une amie m'a dit que l'une des ses amies souffrait d'épilepsie depuis son opération, qu'une autre vomissait la plupart de ses aliments... Il faut alors bien se poser la question : le gras est-il vraiment si offensif, quand on voit les dégâts que peut occasionner une perte de poids forcée, sans même prendre en compte la multitude de causes pouvant expliquer un poids "trop" élevé ? Faut-il vraiment ne pas être gros à tout prix, au détriment de tout le reste ?
Cette même amie m'a parlé d'autre chose et a soulevé des questions intéressantes. On avait demandé à des concernées sur fetlife (un site de rencontre pour sexualités alternatives), "si vous pouviez perdre 10 ou 30kg, du jour au lendemain, le feriez-vous ?" Absolument toutes les filles ont répondu oui, même celles qui se présentaient comme bien dans leur peau. "Pour des raisons de santé". Quand on sait à quel point les normes de minceur sont omniprésentes dans la société, on peut douter de cette raison. Beaucoup de concerné.es accepteraient sans doute d'être minces au détriment de leur santé.
La science elle-même est grossophobe. Cette amie m'a confié qu'elle avait une amie qui avait failli mourir d'une appendicite aigüe, les docteurs ne voulant pas toucher son ventre. Résultat : opération en urgence après une rupture de l'appendicite. Et même quand des études questionnent le lien entre santé et surpoids (x), la science continue à se montrer grossophobe : Katherine Flegal, qui a dirigé cette étude, indique que les résultats, qui laissent pourtant peu de marge d'erreur, ont suscité énormément de réactions négatives, le public comme les chercheurs ayant beaucoup de mal à accepter que les gros.ses ne sont pas forcément en mauvaise santé. De plus, très peu d'études sont menées sur la question, étant donné que beaucoup de chercheurs sont pris dans leurs propres préjugés. Non, les gros.ses doivent être en mauvaise santé à cause de leur poids, on ne cherchera pas plus loin, quitte à rester dans l'ignorance.
Enfin, signalons tout de même que le gras n'est pas intrinsèquement mauvais. Une amie m'a donné l'exemple de la cellulite, qui est là en prévision du jour où les personnes en possession d'un utérus allaiteront (si iels en font le choix), pour pallier la perte de poids qui y est liée.
Et souvenons-nous en bien : nous, minces, nous n'avons pas à subir tout ça. Nous, minces, nous n'avons pas à subir l'horreur racontée dans ce témoignage.


"Non mais quand même, faut arrêter, trop gros c'est moche."
J'aborderai rapidement la question des normes oppressives de beauté et de poids dans la partie suivante (c'est un sujet très complexe que je ne peux aborder en détail dans cet article). Mais il faut bien se rendre compte que "c'est beau", "c'est moche", ce ne sont pas juste des goûts personnels; c'est intimement lié à ces fameux "critères de beauté". De plus, les gens n'ont pas besoin que vous commentiez leur corps. Cela est particulièrement vrai pour les femmes, dont le corps est constamment objectivé.

Le cas des gros.ses et de la sexualité - TW violences sexuelles & langage violent
D'un côté, on a les paroles affreuses qui circulent sur les concerné.es. Lea gros.se, c'est cellui avec qui on baise, bourré.e, parce qu'on ne baiserait pas avec un.e gros.se autrement. C'est cellui dont on dira "haha trop drôle, ça faisait des vagues pendant". C'est la conquête dont on aura honte et dont on rira avec ses potes tour à tour, comme d'une bonne expérience à ajouter dans sa liste. Si un.e gros.se se fait violer, on dira que quand même, iel ne va pas aller se plaindre, c'est bien la seule chance qu'iel a de baiser. Quand ce.tte même gros.se ne se fera pas exotiser par des minces qui fantasment sur le surpoids. Imaginez : vous avez le choix entre être perçu.e comme quelqu'un de dégoûtant.e, ou quelqu'un de super excitant. Il n'y a pas d'entre deux. Dans la grossophobie, les gros.ses, soit ça dégoûte, soit ça excite. Ce magasin a fait son choix entre les deux, apparemment. Et les citations valent le détour.
De l'autre côté, on a les concerné.es qui ont intériorisé tout ça, et dont le comportement s'est aligné sur ces dires. Les concerné.es se mettent aussi beaucoup plus en danger que les minces. En effet, les concerné.es ont intériorisé qu'iels ne sont pas vraiment privilégié.es sur le "marché sexuel", ce qui fait qu'iels sont souvent prêt.es à accepter n'importe quelles conditions. Une concernée a tellement intériorisé qu'on lui faisait une faveur en baisant avec, qu'il sera facile de la convaincre de ne pas mettre de capote, d'accéder à toutes les pratiques dont on a envie, et d'obtenir son consentement. Tout cela à cause de cet affreux "une grosse, elle fait tout ce qu'on veut".

La grossophobie banalisée
En résultat de tout ceci, nous, les minces, on se permettra d'attaquer les concerné.es au quotidien. Car aujourd'hui, les concerné.es sont totalement réduit.es à leur poids, ce ne sont plus des personnes. Non seulement leur personnalité est ainsi réduite à zéro, mais la chose qui les caractérise est intrinsèquement mauvaise : le gras, être gros, c'est pas bien. Et perdre du poids, cela devrait être la priorité #1 de tou.te.s les concerné.es de la planète.
Sur internet, les phrases assassines fusent souvent. On a régulièrement des appels au meurtre, des gens qui suggèrent de mettre les gros.ses dans des camps de concentration... Mais cela peut être aussi beaucoup plus anodin, du genre "c'est dommage, si tu faisais un effort tu pourrais être joli.e", "mais tu as un beau visage, c'est dommage", ou "t'es pas grosse, t'es belle", comme si on ne pouvait pas être gros.se et beau/belle en même temps. Nous, minces, nous sentons soudain nutritionnistes, légitimes de donner des conseils alimentaires quand on se retrouve face à un.e concerné.e. "Et sinon le sport, t'as essayé ?"
Un webzine, "grosse et dépressive", a également été créé. On pourrait se dire que le titre est ironique et qu'il a été créé pour aller à l'encontre des magazines type Biba ou Glamour, mais il pose un certain nombre de problèmes. Allez donc faire un tour par ici, ou encore pour plus de détails.

DATTARAJ KAMAT Animation art (x)
 
La grossophobie institutionnalisée & la représentation des gros.ses dans les médias
Nous, minces, n'avons pas à subir ces stéréotypes, complètement appuyés par les institutions. La société fait tout pour que les concerné.es se sentent mal à l'aise, et leur dit bien, au cas où iels l’oublieraient, que ce n'est pas à elle de s'adapter. Nous, minces, ne sommes pas concerné.es par tout ce qui suit.
  • Les tourniquets du métro très étroits,
  • Les sièges dans les avions (on demandera aux gros.ses de prendre deux billets au lieu d'un seul, je vous laisse imaginer le prix) (note : une amie m'a signalé que cela pouvait aussi être une question de confort, et qu'elle trouvait ça bien qu'on laisse le choix aux concerné.es de prendre deux places. En revanche, nous sommes tombées d'accord sur le fait qu'il devrait y avoir au moins une réduction de prix pour la deuxième place),
  • Les vêtements dans les magasins qui n'existent que jusqu'à la taille 42/44 (et encore, éventuellement),
  • Les pilules du lendemain sur ordonnance pour les personnes pesant plus de 80kg,
  • La société de consommation qui en profite sans se gêner : être gros.se, c'est frustrant, il ne faut pas être gros.se. La société a créé ce complexe chez les concerné.es, par le biais d'un idéal inatteignable. Une fois ce complexe créé, elle a pu en profiter pour leur vendre des tonnes de produits inutiles. Et le mieux, c'est que les rares pour qui ces produits marchent vont ensuite aller faire de la pub ou culpabiliser les autres : "j'ai fait le régime Dukan/Weightwatchers et ça a marché, tu devrais essayer/tu n'as pas du faire comme il faut", 
  • Une plus grande utilisation des logiciels de retouche pour les photos mettant en scène des concernées, car pour qu'une concernée soit considérée comme belle, les normes sont beaucoup plus exigeantes, ce qui peut se traduire par un budget beaucoup plus conséquent en vêtements, maquillage, cosmétiques diverses etc.
  • De la discrimination à l'emploi, comme le montre cet article, et la liste peut continuer encore longtemps.
Comme on a pu le voir jusque là, il est beaucoup plus simple pour nous, minces, de nous en sortir dans notre société. De plus, on n'a pas à souffrir d'un autre très gros problème : une représentation désastreuse. J'appellerai "modèles" dans cette partie les représentations dans les médias.
Nous, minces, on a la chance d'avoir plein de modèles possibles de corps, de personnalités, de gens, dans les médias comme dans les fictions. Essayez de vous souvenir de la dernière fois que vous avez vu un.e gros.se dans une série, un film, un livre, un jeu vidéo qui avait un rôle important, et dont le corps ne faisait l'objet d'aucune remarque. Peut-être réussirez-vous à trouver un gros remplissant ces critères. Cherchez alors une grosse. Dont on ne parle pas du poids, qui ne complexe pas sur son corps ou qui n'est pas constamment au régime. Nous, minces, n'avons pas à souffrir de voir notre corps nulle part représenté. De plus, nos modèles, en tant que minces, ne sont pas en proie à une constante dévaluation, (voir cette liste). Nos modèles ne sont pas constamment réduit.es à leur corps, sujet de moqueries, iels ont des rôles importants dans les fictions; et tout simplement, nous avons des modèles, iels existent. Les concerné.es n'ont quasiment aucun modèle. Et quand iels en ont un.e, ce modèle est là pour être dévalorisé.e, du genre lea partenaire dula mince et qui est là pour servir de sujets de moqueries. Imaginez que votre corps soit représenté comme celui des concerné.es, la souffrance que cela peut engendrer. Cela n'a pas seulement pour conséquence de blesser les concerné.es; cela permet aussi d'entretenir tous les stéréotypes dont j'ai parlé plus haut, comme un système bien huilé qui s'auto-entretient. Tapez donc "gros" ou "grosse" dans google image, vous n'allez pas être déçu.e.
On se retrouve donc avec pour seul modèle corporel possible la minceur. C'est le seul qui est proposé, c'est le seul qui est enviable, ce qui a des répercussions chez les femmes tout particulièrement, qui subissent en plus le sexisme. Le sexisme veut toujours contrôler le corps des femmes. Ce contrôle est présent partout : à la fois dans les représentations, dans les stéréotypes, dans les magazines féminins... Les femmes doivent être minces si elles veulent être belles et désirables. Et une femme, pour avoir le droit d'être respectée doit être belle et désirable. Enfin, cet article souligne plusieurs points importants : les concernées prennent de la place (une femme est censée rester dans sa cuisine et se faire toute petite) et sont moches (selon les critères de beauté actuels), ce qui rend leur état intolérable pour le patriarcat, qui réplique donc en rendant la société très difficile à vivre pour elles. L'auteure précise bien que les hommes subissent aussi la grossophobie; mais on n'attend pas d'eux qu'ils soient invisibles, au contraire, on attend d'eux qu'ils prennent de la place et qu'ils s'expriment. Et puis, la valeur d'un homme ne dépend pas que de son apparence, à l'inverse des femmes qui sont censées vivre pour être belles et désirables.

 The Birth of Suburbia, Rosaleen Ryan (x)

La grossophobie intériorisée - Témoignage

La grossophobie intériorisée, c'est tous les mécanismes grossophobes que vous avez à l'intérieur, dirigés contre vous-même. Ces mécanismes sont créés par la grossophobie présente absolument partout dans la société. La grossophobie intériorisée commence à se développer très jeune, les représentations des concerné.es dans les œuvres pour enfants étant déjà problématiques, et les remarques sur le corps et le poids commençant dès l'enfance. La grossophobie intériorisée est aussi plus présente chez les femmes que chez les hommes. Comme nous l'avons vu avant, la femme, dans la société actuelle, n'existe principalement que par son corps. Elle doit être belle et désirable. Hors, pour être belle et désirable, il faut aussi être mince, ne pas avoir de cellulite, etc.
Pendant très longtemps, je me suis trouvée grosse. Je me souviens que je me sentais déjà grosse quand j'étais gamine. J'étais un peu potelée, mais pas grosse. Le docteur me faisait des remarques, me disant que ma courbe de poids était un peu plus élevée que la moyenne, et que ce n'était pas bien. Ma grand-mère n'a jamais manqué de me faire remarquer mes prises de poids, aussi légères soient-elles. Au collège (où j'ai souffert de persécutions, sujet auquel j'accorderai un autre article), on me traitait souvent de grosse, alors que je n'étais pas grosse. Tout cela a donc fini par s'insinuer dans mon esprit : j'étais grosse, cela me définissait, et c'était quelque chose de mal. Un jour, où ça devait sans doute aller plus mal que d'habitude, j'ai décidé de me "prendre en main" et d'arrêter de manger. Cela a duré une semaine, où j'ai perdu quatre kilos. Depuis cette semaine, et jusqu'à il y a peu, je n'ai pas arrêté d'alterner les phases de régime, de "je m'en fous", de perte de poids, de prise de poids. J'ai donc souffert de légers TCA, car il ne se passait pas deux ou trois jours sans que je pense à ce que je mangeais. Je traquais le gras, je détestais l'idée d'avoir du gras sur moi, je me suis même écrit "FAT" sur le mollet droit à la lame de rasoir. Je pleurais en me regardant nue dans les miroirs. Je détestais tout mon corps et je me frappais aux endroits où j'avais du gras. Je disais sans arrêt que j'étais grosse. J'avais honte de montrer mon gros corps. J'inspectais mon corps.
Tout cela a duré très longtemps, mais il y a quelques temps, j'ai eu un vrai déclic. Cela faisait depuis quelques mois que je me renseignais sur la grossophobie, que je m'intéressais à mes propres mécanismes de pensée. J'ai d'abord pris une décision, celle d'arrêter de me peser. J'ai pleinement réalisé que je pouvais aimer mon corps indépendamment du chiffre indiqué par la balance. J'ai conscience que c'est un privilège, en tant que mince, de n'être pas obligée de me peser, car j'imagine qu'un.e concerné.e doit souvent s'infliger cette épreuve en allant chez lea docteur.e par exemple. Cependant, cela a été une première étape très importante pour moi.
Ensuite, j'ai vraiment réfléchit à la grossophobie intériorisée. Car au final, se torturer l'esprit parce qu'on se trouve gros.se, cela revient à penser qu'être gros.se, c'est mal. Que le gras, ce n'est pas une bonne chose, et qu'il faut le bannir. Vouloir à tout prix se mettre au régime de force, vouloir "se contrôler", "se prendre en main", "ne pas se laisser aller", cela signifierait qu'être gros.se, c'est se laisser aller. On ne peut pas se plaindre légitimement à un.e ami.e gros.se de se trouver gros.se si on ne l'est pas. S'en plaindre signifie qu'on a un problème avec ça, et c'est potentiellement violent pour l'ami.e gros.se en face. Cela peut revenir à lui dire "je trouve qu'être gros.se, c'est un problème". J'ai bien conscience que les mécanismes derrière les TCA sont très complexes, qu'ils ne se limitent pas à la question de "gros = mauvais", et il ne me viendrait pas à l'esprit de culpabiliser quelqu'un qui lutte déjà assez difficilement avec ses propres TCA. Cependant, je pense que si l'on veut se débarrasser pleinement de ses TCA, de tous ses aspects, il est nécessaire de prendre la grossophobie intériorisée en compte. Et dans mon cas (je considère que mes TCA ont été assez légers, et ne m'ont pas vraiment pourri la vie), après avoir essayé des tas de méthodes pour m'en débarrasser, c'est vraiment cette réflexion, cette compréhension de la grossophobie intériorisée qui ont fait partir mes TCA. J'ai ainsi pu entamer sérieusement ma propre déconstruction grossophobe, et régler l'un de mes troubles personnels.
Note post-rédaction : cela fait depuis au moins un mois que j'ai pris conscience de tout cela. Et depuis, j'ai pris un peu de poids, mais j'ai tenu bon, je ne me suis toujours pas pesée. Mais, à ma grande surprise, je m'en fiche. J'ai grossi, mais ce n'est pas grave, j'aime mon corps. Je me sens bien dedans.

Creation, Beneviolent (x)

D'autres ressources : 
Anglais
https://yrwelcome.wordpress.com/2011/02/21/breaking-down-fatphobia/
http://jessica.moe/en/2014/12/internalized-fatphobia-sucks/
http://skepchick.org/2014/03/fatphobia-and-body-dissatisfaction-different-conversations/

Français
http://www.slate.fr/story/99887/grossophobie-racisme-sexisme
http://melange-instable.blogspot.jp/2014/01/grossophobie-je-suis-une-imbaisable-et.html
http://blog.francetvinfo.fr/ladies-and-gentlemen/2015/04/02/la-grossophobie-magresse-plus-que-lincitation-a-lanorexie.html 
http://bazar-de-gudule.blogspot.fr/2015/05/gudule-est-grosse.html

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